La cote des esclaves, de Ouidah a Badagry

Publié le par Romain

Ça y est, ça fait déjà un petit moment que je n’ai pas pris la plume, ou plutôt le clavier devrais-je dire, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir des choses à raconter, à partager, à faire découvrir, mais ce n’est pas toujours évident de trouver du temps pour se poser, rassembler ses idées, se remémorer les techniques de rédactions consciencieusement acquises en CM2 pour finalement essayer de ressortir les événements en phrases intelligiblement bien construites et si possibles intéressantes. Mais cette semaine, je profite d’une accalmie professionnelle (on ne rit pas svp) pour m’y remettre.

Aujourd’hui j’ai donc décidé de parler d’un épisode noir (sans mauvais jeu de mot) et majeur de l’histoire de l’Afrique : la déportation massive de millions d’autochtones par les européens à destinations majoritairement de l’Amérique du sud et des Caraïbes mais aussi de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Ou encore la traite des noirs, le commerce triangulaire, les marchés aux esclaves...

Les WE passés j’ai en effet eu l’occasion de parcourir une bonne partie de la « côte des esclaves » - qui s’étale du Togo à la moitie ouest du Nigeria en passant par le Benin - et en particulier deux villages qui ont été les points de départ principaux des esclaves dans cette région : Ouidah au Bénin et Badagry au Nigeria.

Dès 1502 (soit à peine 10 ans après la fameuse découverte de Christophe), et pendant plus de 380 ans, des navires européens sont venus remplir leurs cales de cargaison humaines : des prisonniers de guerres, des voleurs, ou même de simples citoyens ont ainsi été vendus par les chefs des royaumes africains pour aller travailler dans les plantations du nouveau monde pour le compte des portugais, français, anglais, espagnols, hollandais etc.. bref des blancs. (A noter que les arabes ont aussi pris part à ce type de commerce, à une échelle moindre, sur la cote est de l’Afrique, mais je n’en parlerai pas ici).

 

 

Comme les guerres leur amenaient plus de prisonniers donc plus d’esclaves à acheter, les européens cherchaient souvent à attiser les tensions entre royaumes voisins (ce qu’ils font d’ailleurs toujours aujourd’hui mais pour vendre des armes ou profiter des ressources naturelles cette fois-ci, mais c’est une autre histoire... enfin, pas si différente). 

 

 Lorsqu’on part de Cotonou (Bénin) et qu’on longe la côte vers l’ouest, on emprunte la très jolie « route de la pêche », une piste bordée d’un coté par la plage, de l’autre par des rangées de cocotiers et traversant de petits villages de pêcheurs.

 La route de la pêche

 

Nous étions donc tranquillement bercés par les efforts des amortisseurs essayant d’avaler les secousses de la route quand on a vu la piste bloquée par une rangée de personnes jouant au tir à la corde. Il s’agissait en fait de pêcheurs remontant leur filet. Et vu la taille de celui-ci, quand il faut le remonter à la force des bras, tous les villageois viennent aider, s’alignant depuis la plage sur des dizaines de mètres. Et c’est alors au rythme des chants, scandés par un meneur et repris par tout le village que le filet est arraché à l’eau, centimètres après centimètres.

 

 

 

 

Des pécheurs remontant leur filet, entre Cotonou et Ouidah

Apres cette petite halte bienvenue on reprend la piste pour finalement déboucher au bout d’une 40taine de km sur une grande arche, dressée sur la plage. Cette arche, construite en mémoire de tous les esclaves déportés de cette région, symbolise le terrible « point de non retour » : l’endroit où des milliers d’africains ont embarqué pour un voyage épouvantable de 3 mois durant lequel seulement la moitié allait survivre, mais pour tous, l’endroit du dernier adieu à leur terre.

 

 

 

                                       L'arche commemorative du point de non-retour, près de Ouidah, Benin.

De cette arche, une autre piste, la « route des esclaves », conduit jusqu’à Ouidah, village à quelques km dans les terres, pour finir sur une grande place au nom tout aussi évocateur : « la place du marché aux esclaves ». C’est donc sur cette place que les européens venaient marchander avec les rois et chefs africains. Pour ces derniers aussi ce commerce était très lucratif, ainsi on raconte qu’en revendant ses nombreux prisonniers de guerre, le roi du Dahomey (territoire sur lequel est actuellement situé le Bénin, entre autres) gagnait 5 fois le salaire du plus riche duc d’angleterre. Et pourtant les esclaves n’étaient pas vendus très cher…

 

 

Photo d'un chef Africain qui participait au commerce des esclaves, dans le musée de Badagry.

A Badagry, un autre important point d’embarquement des esclaves, mais du coté nigérian cette fois-ci, à 80 km à l’ouest de Lagos, on a pu visiter un petit musée sur le sujet, installé dans les baraquements-mêmes où été entassés les esclaves avant leur voyage transatlantique. Ils pouvaient attendre ainsi pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, jusqu’à 40 dans une cellule de 10m2, le navire qui les emmènerait au Brésil, aux Caraïbes, en Floride ...

 

 

Les barraquements ou s'entassaient les esclaves en attendant les navires bresiliens, aujourd'hui c'est un musée.

Le garçon qui nous faisait la visite, nous apprendra aussi qu’au XIXe on pouvait acheter deux hommes en bonne santé avec une bouteille de gin. Les vêtements, alcools, armes et produits manufacturés en tout genre étaient souvent utilisés pour les transactions.

Depuis Badagry, pour atteindre la mer, il faut d’abord prendre un premier bateau pour traverser la lagune, puis marcher ensuite les quelques kms de bras de terre pour atteindre l’Océan : une autre « slave route », une autre arche, un autre « point de non-retour » , où il y a encore 120 ans, les caravelles attendaient la main d’œuvre bon marché, pierre d’angle de ce commerce triangulaire, le commerce le plus rentable de cette époque.

 

 Sur la route des esclaves entre la lagune et l'ocean, près de Badagry 

 

 

 

 

Face à cette histoire si dure, la beauté et le calme des lieux sont parfois déconcertants. Une forêt de cocotiers sur de petites dunes de sables, des baraques de pécheurs faites en palmes, quelques barques, et le grondement de vagues…

                                                             Un village de pécheurs sur la plage de Badagry

 

 La seule richesse du village: ses filets et ses barques

On a du mal à se figurer les événements passés dans un tel cadre. Et pourtant.

La cote nigeriane, près du point de non retour de Badagry 

 

 

Près de 30 millions d’africains ont été privés de leur liberté pour participer à ce commerce mais seulement un tiers d’entre eux ont survis pour aller cultiver le sucre, le coton, le café ou le tabac de l’autre coté de l’Atlantique. Les autres 20 millions sont morts avant, de chaleur dans les baraquements en attendant les navires, de faim pendant le voyage ou encore d’épuisement lors de leurs transferts jusqu’aux plantations.

A Badagry, le commerce des esclaves n’est encore pas si vieux que cela puisque les brésiliens, une fois leur indépendance obtenue (en 1822), sont venus acheter des Yorubas de cette région jusqu’en 1888. On retrouve des traces de cet exode forcé des 2 cotés de l’atlantique : D’une part au Brésil, par la présence d’art Yoruba, de dieux et déesses traditionnels ainsi que du culte vaudou, les esclaves ayant amenés avec eux leur culture et leurs religions. Mais aussi sur cette « côte des esclaves » où les « returnees » - les esclaves, libérés après l’abolition, qui sont revenus au pays - ont construits les maisons de leurs anciens « maîtres » : de grosses bâtisses coloniales portugaises.

  

 

NB : Dans le paragraphe suivant, je fais des généralités rapides et fondées uniquement sur ma courte expérience et mon propre ressenti, donc attention, ne pas prendre tout au pied de la lettre. 

Dans les mentalités actuelles, on peut voir une différence entre les béninois et les nigérians concernant le rapport au « blanc ». Peut-être cela est-il du au fait que la fin de l’esclavage soit plus récente du coté francophone (1848 contre 1807 pour les anglais). Peut-être est-ce du au fait que l’emprise coloniale a été moins forte au Nigeria que chez son petit voisin. Peut-être cela est-il du au fait que je sois français. Peut-être cela est-il a plein d’autre chose. Toujours est-il que je trouve que les Béninois souffrent beaucoup plus d’un complexe d’infériorité par rapport au blanc que les Nigérians.

Cela peut se traduire tantôt par un respect exagéré, trop de politesses etc. tantôt par des rancœurs, de l’aigreur et particulièrement envers les anciens colons, les français. Ces comportements (à ne pas généraliser comme je le fais) sont plus à associer aux personnes d’un certains âge qui ont vécu la décolonisation ou la toute jeune indépendance. Les jeunes se montrent souvent plus ouverts au dialogue, plus accueillants.

Les nigérians en revanche sont très fiers. Leur pays est grand, riche, peuplé, ils font partie de la locomotive de l’Afrique, oui ils sont fiers de leur pays. Du coup le rapport avec les occidentaux devient moins bancal. Bien sur, surmonter les grosses différences matérielles qui existent n’est pas toujours facile mais il semble qu’ils ont mieux digérer la colonisation et pris pleinement possession de leur pays. Si un nigérian n’est pas d’accord avec un occidental, il le lui fera clairement comprendre quitte à le déranger, tandis que les béninois auront plus tendance à acquiescer même s’ils pensent l’inverse.

Ce n’est pas toujours simple pour les européens, et particulièrement ceux de ma génération, né après la période de décolonisation, de se sentir impliqués dans ce passé qui nous unis à l’Afrique et d’avoir une vision éclairée de la chose. De même qu’il est difficile aujourd’hui d’éprouver de la culpabilité pour le commerce des esclaves, il n’est pas non plus évident de se sentir responsable des méfaits de la colonisation et pourtant il est important de reconnaître ce passé et de l’assumer car le regard que nous porte l’autre est inévitablement modelé et façonné par ce passé. L’ignorer serait un manque de considération, une offense à son histoire, à ses ancêtres, à lui-même en fin de compte. Les relations humaines réussies ressemblent alors à des parcours d’équilibristes entre le rapport à l’argent, une histoire commune pas toujours facile mais assumée et un esprit ouvert et intéressé qui permet des rencontres surprenantes.

 

 

 

 

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